L'enfant objet transitionnel

L'enfant, "Objet transitionnel" de la Médiation Familiale, Revue Dialogue N° 160

Mes publications


Alice de Lara

Pierre de Lara
Revue DIALOGUE n°160, 2 ème trimestre 2003, édition Erès


« L’enfant dans le divorce est le représentant de l’objet-couple idéalisé et défunt. Pour nier la perte du couple, il s’habille de ses oripeaux, devient le contenant et le contenu de cette enveloppe psychique de souffrance. Il souffre d’un couple qui ne veut pas mourir. Et, si ses parents s’entredéchirent à son propos, c’est que chacun veut emporter avec lui la peau du couple comme un trophée qui dénie la perte, le vide, et laisse croire à chacun que son narcissisme n’est en rien entamé ».

Patrice Cuynet  


Selon Le Code de déontologie de la médiation familiale , adopté par l’A.P.M.F. (Association Pour la Médiation Familiale), « la médiation familiale, notamment en matière de séparation et de divorce, est un processus de gestion des conflits dans lesquels les membres de la famille demandent ou acceptent l’intervention confidentielle et impartiale d’une tierce personne, le médiateur familial.


Son rôle lors d'une médiation familiale est de les amener à trouver par eux-mêmes les bases d’un accord durable et mutuellement acceptable, tenant compte des besoins de chacun, et particulièrement de ceux des enfants, dans un esprit de co-responsabilité parentale ».

La médiation familiale inscrit donc avec force le couple dans sa parentalité, dans sa co-parentalité peut-on même dire, puisque, après la séparation, chacun doit continuer à assumer son rôle de parent. L’une des tâches principales du médiateur familial est de les y aider.

L’enfant est donc au cœur de la médiation familiale, son enjeu privilégié, celui qui « contraint » ses parents à dépasser leurs haines et leurs conflits afin de reprendre une communication qui leur permettra de trouver, dans le meilleur des cas, des solutions négociées à son sujet.
Notre pratique nous montre la puissance des enjeux affectifs liés au désarroi des couples vivant une séparation.

Aussi avons-nous éprouvé le désir d’effectuer une recherche pour comprendre ce qui se passe en chacun des protagonistes dans l’évolution de leur position de père ou de mère, de leur identité d’homme ou de femme. Nous avons cherché une conceptualisation susceptible d’être transposée dans le cadre de la médiation familiale, afin de rendre compte de ce qui se joue, d’une part dans la dissolution du lien de couple et, d’autre part, dans l’évolution du lien parents-enfant.

Notre réflexion nous a orientés vers les travaux de deux psychanalystes anglais : - D.W. Winnicott, qui a élaboré en 1951 le concept d’ « objet transitionnel » et , concept que nous nous sommes permis d’appliquer à l’enfant.

En effet, de même que l’objet transitionnel permet à l’enfant de se séparer de sa mère, de même l’enfant de la médiation familiale est ce qui permet au couple de se séparer : il est « l’objet transitionnel » du processus de médiation familiale, le lieu d’expression des conflits, facteur de liaison et de déliaison du « couple parental ».
Dit autrement, la médiation familiale est un espace de parole qui s’appuie sur l’enfant et qui, contenue par la présence active du médiateur familial, ouvre un « espace transitionnel » où le conflit fait place à la négociation et où s’inscrit le passage du fantasme à la réalité ;
- W.R. Bion 4, qui a formalisé une approche psychanalytique des groupes et développé une théorisation utile pour comprendre l’élaboration des processus de pensée.
Cette approche fait comprendre comment la parole permet de faire évoluer le conflit, de sa dimension émotionnelle et affective primaire à la symbolisation (transformation des éléments bêta en éléments alpha).
La référence à la fonction alpha de Bion permet d’établir un parallèle entre le rôle contenant de la mère dans la relation mère-enfant, qui s’appuie sur sa « capacité de rêverie », et le rôle contenant du médiateur familial qui s’appuie sur sa créativité au cours du processus.


Des ambiguïtés de la coparentalité aux paradoxes de la médiation familiale

La pérennité du « couple parental » après le divorce est un modèle qui va au-delà de l’idée qu’un enfant peut très bien conserver ses deux parents alors qu’ils n’on plus rien d’un couple. La « survie » du couple parental au couple conjugal génère la fiction d’un « couple parental » indissoluble, dans un certain déni de la réalité de la séparation.

La séparation inscrit nécessairement l’homme et la femme du « couple parental » dans une « dynamique de changement » 5 qui, en dissociant leur histoire, différencie les codes d’éducation paternelle et maternelle, transforme l’éducation commune en deux éducations différentes et change le lien parent-enfant de façon significative.

L’exercice de la coparentalité doit tenir compte de ces changements structurels, sortir du mythe du maintien en l’état de la famille d’origine et reconnaître les nouveaux choix de vie des parents. La coparentalité passe ainsi par des équilibres successifs qui ont une valeur structurante pour l’évolution de l’enfant. Une bonne distance est à trouver entre deux positions contradictoires : d’une part, la complicité, qui prolonge l’ancienne relation affective et peut faciliter la gestion des différents problèmes éducatifs au quotidien ; d’autre part, l’éloignement, qui permet de faire le deuil du couple et de lever les ambiguïtés qu’une attitude peu claire pourrait induire chez les enfants.

L’enfant se retrouve en position d’avoir à se dégager partiellement de la triangulation oedipienne qu’il forme avec le couple de ses parents pour, d’une part, constituer d’autres triangulations dans son nouveau contexte familial (beau-père, belle-mère, liens avec les grands-parents ).

Il vit donc dans la contradiction entre les liens nouveaux qu’il s’approprie au fur et à mesure et les liens de filiation indissolubles qui le relient à son passé, à son père et à sa mère, à ses lignées paternelle et maternelle.


Coparentalité et médiation familiale

La médiation familiale est, par certains côtés, une pratique paradoxale, aussi bien sur la forme que sur le fond.

Sur la forme, il ne va pas de soi de réunir un couple pour l’aider à se séparer, le médiateur familial servant de « trait d’union séparateur », selon la formule de Marie-Thérèse Martinière 6.
Sur le fond, la recherche de solutions négociées concernant l’enfant exige des parents qu’ils se comportent en adultes responsables alors qu’ils sont dans un état de plus ou moins grande souffrance. Il ne va pas non plus de soi d’inscrire le couple dans sa coparentalité alors qu’il est divisé et que l’évolution de chacun n’est ni commune ni synchrone. Dans le processus de séparation, chacun accomplit un parcours différent et ne traverse pas en même temps les étapes d’élaboration du deuil de la relation. Ce déséquilibre entre les deux protagonistes est donc générateur de crises.

De par sa fonction, la médiation familiale recentre les préoccupations dans le champ de la coparentalité. L’enfant devient, de ce fait, l’enjeu privilégié de la relation conflictuelle du couple et de ses difficultés de communication, catalysant la discorde ou les attitudes agressives ou défensives de chacun.
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6. M.-Th. Martinière, « La médiation familiale : panser ou penser les séparations conjugales? » Dialogue n° 143, 1er trimestre 1999.
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Le médiateur familial offre au couple un cadre structurant, un espace-temps, une méthodologie et une écoute spécifique . Lors de la médiation familiale, il invite les partenaires à dresser un bilan personnel, professionnel, conjugal et parental et à établir un génogramme familial. Il aide chacun à reformuler ce qui lui arrive et à s’assurer qu’il a compris le message de l’autre. Au fil des entretiens, les douleurs enfouies s’expriment, les non-dits et les malentendus se lèvent. Mais la relation de chacun à l’enfant, avec ce qu’elle éveille en lui d’affects intenses, alimente le conflit conjugal et est un frein puissant à la négociation.
L’enfant est en quelque sorte le symptôme parlant de la problématique conjugale qui s’exprime à travers le conflit parental, Pour le médiateur familial, il est le repère signifiant, l’ « objet transitionnel » du processus de médiation familiale, dont il représente l’enjeu final.

L’évolution des liens conjugaux

La construction du lien « couplal »
Dans un couple, les partenaires ont le sentiment d’appartenir à une « groupe-couple » dans lequel ils peuvent se reconnaître.
Comme nous l’a appris, après S. Freud, W. Bion, tout lien renvoie au lien primaire mère-nourisson. Le lien amoureux adulte se développe reproduit en partie les premières relations affectives du bébé avec son enveloppe maternelle. Selon D. Anzieu 7 « chacun des partenaires a pu être dans son enfance très dépendant, bien que de façon différente, de l’image maternelle et n’a pu se séparer de sa famille d’origine qu’en emportant avec lui la peau imaginaire de cette mère. Leur couple s’enveloppe dans ces deux peaux imaginaires maternelles ». Ainsi, l’appareil psychique du couple est par essence groupal. Au plus près de la dyade mère-enfant, il exerce une fonction organisatrice qui passe par la reconnaissance d’un monde objectal partagé et identifiant. En ce sens, il se situe dans le registre du secondaire.
Un « nous » conjugal se constitue, qui incite à questionner les limites du « je » individuel dans ce « nous ». En 1986, Didier Anzieu souligne qu’un des fantasmes de base du couple est d’avoir « une peau commune, un corps commun et une psyché commune ». Cependant, le choix amoureux s’appuie non seulement sur des liens objectaux et des liens narcissiques mais aussi sur une rupture intergénérationnelle.Au cours du passage d’une génération à l’autre, une partie de l’héritage restera obligatoirement cachée, l’autre partie sera révélée à l’occasion des crises et des ruptures qui émailleront la vie du couple et de la famille. Ce qui conduit René Kaës à appliquer au couple le concept de pacte dénégatif. Le pacte dénégatif est un « accord inconscient entre deux conjoints autour d’éléments psychiques partiellement symbolisés. Le sujet choisit un partenaire qui partage des domaines d’expérience qui lui permettent de mieux symboliser certains aspects de son histoire personnelle… et les mêmes impensés que la famille dont il est lui-même issu » 8.
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7 . D. Anzieu, « Introduction à l’étude des fonctions du Moi-Peau dans le couple », Gruppo, 2, 1986, p.75-81.
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8. De l’individu à la famille, renouveaux en psychanalyse, Dialogue n° 130 (Thérapie de famille, thérapie de couple et conseil conjugal : liaisons), 4e trimestre 1995.
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Pour reprendre la formule de Pierre Benghozi, « le pacte d’alliance conjugal se fonde sur le remaillage réciproque des contenants généalogiques des familles d’origine » 9 .

Selon J. Lemaire, « La construction du lien dyadique a donc une valeur défensive manifeste pour chacun, c’est-à-dire protégeant chacun contre la part secrète-inconsciente la plus mal contrôlée ou récusée de soi-même : le partenaire est inconsciemment choisi pour écarter ou nier ce morceau dangereux ou récusé de soi-même » 10 .
Cette notion est à rapprocher de celle de la « collusion inconsciente », définie par Jürg Willi 11, comme ce qui « s’établit autour d’une problématique commune avec deux modes opposés ou différents d’y réagir » et par Anne-Marie Nicolo comme « une sorte de connivence inconsciente, un accord réciproque dans lequel chacun accepte de ne développer que des parties de lui-même conformes à des besoins de l’autre, renonçant à en développer d’autres qu’il projette dans son conjoint » 12.

La séparation conjugale après une rupture amoureuse
Les séparations de couple, devenues banales sur le plan social, sont souvent dramatiques sur le plan individuel. Elles obligent les intéressés, surtout celui qui subit la séparation, à un renoncement qui touche les besoins psychiques les plus importants, lié à la perte d’une personne précieuse, à laquelle il est profondément attaché, occupant une place privilégiée ayant un pouvoir sur son bonheur, compensant parfois une faiblesse narcissique de son Moi.
Certaines de ces pertes sont si difficiles à accepter que certaines personnes ne peuvent s’en remettre, même après plusieurs années, ou tentent de conserver ou de « contrôler » cette relation indépendamment de la volonté de l’autre, par exemple à travers les enfants.
Si certaines séparations arrivent comme un aboutissement, voire un soulagement, mettant un terme à une relation qui ne permettait plus de combler ses besoins, d’autres surviennent brusquement, presque par surprise. La douleur est alors cuisante, la réaction souvent violente.
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8. S.Tisseron , « De l’individu à la famille, renouveaux en psychanalyse », Dialogue, n° 130, (Thérapie de famille, Thérapie de couple et conseil conjugal : liaisons), 4e trimestre 1995.
9. Benghozi Pierre, « Trompe l’amour : des transactions familiales incestueuses au remaillage des liens généalogiques », Dialogue n° 135, 1er trimestre 1997.
10, J.-G. Lemaire, « Divorces à l’eau de rose », Dialogue n° 151 ( Figures de l’après-divorce et nouvelles configurations familiales), 1er trimestre 2001.
11. J. Willi, La relation de couple, Lausanne, Delachaux et Niestlé, 1982.
12. A.-M. Nicolo, Soigner à l’intérieur de l’autre, Rome, 1987, inédit.
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Les raisons de la rupture amoureuse peuvent être les mêmes que celles qui ont été à l’origine de la constitution du couple, que le choix d’objet amoureux ait été d’ordre narcissique (en miroir) ou d’ordre anaclitique (par étayage). Ainsi, la rupture du lien amoureux réveille des angoisses archaïques infantiles liées à la perte d’objet au stade oral, anal et phallique, faisant resurgir des traumatismes passés, notamment chez celui qui subit la séparation.
Le vécu de la rupture amoureuse associe des sentiments d’échec ou d’incomplétude, des violences à l’égard de l’autre (verbale, physique avec passage à l’acte, psychiques) et des affects passionnels ambivalents combinant amour et haine de façon indifférenciée. « La haine, force de désintégration qui tend vers la privation et la mort, ne se comprend qu’en référence à l’amour, force d’harmonisation et d’unification qui tend vers le plaisir… Avoir aimé l’autre, c’est avoir aimé la meilleure partie de soi-même ; il faut, lors de la séparation, écouler sa haine sur cet autre qui fait encore partie de soi »13.
Cette période critique de la séparation aggrave donc l’état des personnalités fragiles et provoque régression, dévalorisation et perte des repères identificatoires.
La loi de 1975, en introduisant le divorce par consentement mutuel, devait faciliter la rupture amoureuse: les époux étant supposés d’accord, le travail de deuil de leur union devait s’achever, leurs blessures narcissiques se cicatriser et leurs désirs de vengeance s’évacuer. Dans la réalité, le consentement mutuel est souvent « de façade », et donc le divorce aussi, ce qui ne facilite pas le travail de deuil. La séparation ne signifie pas la fin de l’histoire du couple, surtout s’il y a des enfants.
Quant à la loi Malhuret de 1987, elle dissocie « couple parental » et « couple conjugal », en posant que le divorce ne dissout que le second. Mais les difficultés d’application de la loi font penser à Anne Thévenot qu’ »on ne peut saisir quelque chose de la parentalité en dehors de la conjugalité ». Elle formule deux hypothèses. « La première est que, conjugalité et parentalité étant intrinsèquement liées, leur liaison dont être remaniée lors d’une séparation. La seconde que, dans certaines situations, lorsque ces remaniements n’ont pu se faire, il y a un déplacement des affects de la relation conjugale sur la relation parentale »14.
En l’absence de triangulation sociale (procédure judiciaire, intervention psychothérapique, médiation familiale…), un phénomène de deuil « impossible » peut s’installer : « pas de loi qui fasse tiers entre eux deux, c’est le choc de la toute-puissance / impuissance de l’un contre la toute-puissance / impuissance de l’autre »15. Le conflit est, manifeste ou latent, prêt à ressurgir à la moindre occasion.
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13. Ch. Gingembre, « Aspects psychologiques du divorce et pratiques sociales », Dialogue n°141 (Faut-il banaliser le divorce ?), 3e trimestre 1998.
14. A. Thevenot, « Le parental et le conjugal dans les recompositions familiales », Dialogue n° 151 (Figures de l’après-divorce et nouvelles configurations familiales), 1er trimestre 2001. _________________________________

L’exercice de la coparentalité oblige les ex-conjoints à entretenir des liens et les conduit à transférer sur l’enfant leur contentieux affectif, quel que soit leur désir de continuer à assurer leur rôle parental auprès de lui. Et c’est en s’appuyant sur l’expression du conflit conjugal à travers l’enfant que la médiation familiale peut permettre à chacun des parents de poursuivre le travail de deuil de leur relation. L’enfant devient ainsi « l’objet transitionnel » du processus de médiation, lequel favorise l’individuation et la différenciation de chacun, redonne au père et à la mère leurs fonctions symboliques, réinscrit l’enfant dans le jeu du rapport à la loi, à l’interdit qui le fait être sujet.

L ‘évolution du lien parents-enfant
1. De la conception à l’intersubjectivité

L’investissement du bébé par ses parents (la « parentalisation ») ne se fait pas sans une participation active du bébé, en particulier dans les domaines visuel et affectif. Parents et bébé forment un système.
Mais le psychisme du bébé n’est pas suffisamment élaboré pour contenir et traiter les émotions et les sensations. Il est submergé de vécus d’une violence extrême, de nature terrifiante ou extatique. W. Bion (1897-1979) a appelé éléments bêta ces « vivances émotionnelles » (sensations, émotions) du bébé qui, ne disposant pas encore du langage, n’a ni mots ni représentations pour les formaliser. La psyché du bébé a besoin pour se constituer de s’appuyer sur « la capacité de rêverie » et l’intériorisation de la psyché maternelle. En effet, la mère peut, par son empathie, s’identifier aux vécus de l’enfant et, par son appareil psychique élaboré, les recevoir et les traiter. Elle permet aux éléments bêta de l’enfant (protopensées) de se transformer en éléments alpha, c’est-à-dire en vécus délimités par une forme, une image, en contenus nommés, représentés, non inquiétants.
W. Bion définit ainsi une fonction contenante - la « fonction alpha » - de l’appareil psychique maternel. Cette fonction permet de repérer un contenant et un contenu psychiques.
Au bout de quelques mois, « l’apparition de l’intersubjectivité va permettre au nourrisson de passer de la triadification comportementale à la triadification intrapsychique qui préfigure la triangulation oedipienne »

16. Le père a une fonction symbolique essentielle. Etant le tiers séparateur de la relation fusionnelle entre la mère et l’enfant, il favorise son individuation et son accès à la socialisation. Encore faut-il que la mère favorise la relation père-enfant, ce qui est déterminé par la résolution de son propre Oedipe.
La qualité de la relation conjugale, les échanges émotionnels, la participation du père jouent un rôle déterminant sur le développement de l’enfant.

L’enfant confronté au divorce de ses parents
« Le couple fait souvent porter à l’enfant le poids de la séparation. Lieu de commémoration d’un rêve perdu, l’enfant a pour fonction de dénier la mort du couple conjugal, de maintenir artificiellement vivante l’image du corps du couple défunt, de porter les restes de l’objet-couple 17.

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17. P. Cuynet, « Les oripeaux du couple dans le divorce : » j’aurai ta peau » », article cité.
C’est pourquoi, pour un enfant, la séparation ou le divorce après une rupture amoureuse de ses parents n’est jamais simple. C’est souvent pour lui une épreuve cruelle et traumatisante dont les possibles effets pathogènes sont fonction de son âge, de son stade de développement, de la nature et du mode d’expression du conflit conjugal et des circonstances socio-économiques.
Les plus menacés sont les enfants qui nient toute souffrance ou toute inquiétude à propos du divorce de leurs parents ; ils recouvrent leur anxiété ou leurs sentiments de culpabilité de dénégations et de rationalisations ou de divers troubles. « Heureusement, certains parents perçoivent et comprennent ces réactions dénégatrices…, tentent de protéger leur progéniture et aménagent leurs nouvelles relations en fonction du besoin identitaire de leurs enfants 18 ».
Leur désir d’élaborer leur séparation et d’épargner à leur enfant un excès de souffrance peut les conduire à entreprendre une thérapie.
Ils peuvent aussi faire appel à la médiation familiale, à leur initiative, ou incitée par les services médico-sociaux ou les instances judiciaires.
La médiation familiale offre aux parents un lieu d’expression de leurs conflits, un espace de mentalisation, évitant au non-représentable de se déposer sur l’enfant et aidant le couple à accepter ses limites. La médiation familiale leur donne un moyen de rétablir la communication et d’aboutir, par eux-mêmes, à des solutions négociées concernant l’exercice en commun de l’autorité parentale, dont la conséquence positive est la réduction de la souffrance de l’enfant, notamment son degré d’anxiété et de dépression.
Certains couples n’en finissent pas de se séparer et poursuivent leur vie de couple, devenue invivable à travers conflits et procédures. Faute d’un travail de deuil du couple, les parents utilisent l’enfant pour continuer d’atteindre l’autre, en substituant à la violence, parfois physique, qui les animait auparavant, une violence qui passe désormais par l’enfant, dont la place réelle est dénaturée par le chantage affectif dont il devient l’objet. L’enfant devient ainsi, pour les ex-conjoints, le moyen de continuer à l’atteindre l’autre.

L’ENFANT, « OBJET TRANSITIONNEL » DE LA MEDIATION FAMILIALE

L’objet transitionnel de Winnicott
L’objet transitionnel est un objet matériel (jouet, animal en peluche, coin de couverture, serviette, morceau de tissu qu’il suçote) qui a, pour le nourrisson et le jeune enfant, une valeur élective, notamment au moment de l’endormissement, lui permettant d’effectuer la transition entre la première relation orale à la mère et la véritable relation objectale.
C’est le premier objet matériel possédé en propre par le nourrisson qui ne le reconnaît pourtant pas comme appartenant à la réalité extérieure. « Bien qu’il soit « possédé » par le nourrisson en tant que substitut du sein, cet objet n’est pas reconnu comme faisant partie de la réalité extérieure : il est la première possession « non-moi », intermédiaire entre le réel et l’imaginaire, la présence et l’absence, la sécurité et l’aventure. Il permet à l’enfant d’accepter l’absence de sa mère. Aussi, est-il destiné à protéger l’enfant de l’angoisse de la séparation dans le processus de différenciation entre le moi et le non-moi ».
Un objet est transitionnel parce qu’il marque le passage chez l’enfant d’un état où il est uni au corps de la mère à un état où il peut reconnaître la mère comme différente de lui et s’en séparer : il y a là une transition « de la relation fusionnelle (non-moi) vers une symbolisation de la réalité objectale (moi)19.
La relation à l’objet transitionnel se situe donc à mi-chemin entre le subjectif et l’objectif. Elle constitue la « médiation originelle ».
L’objet transitionnel et les phénomènes transitionnels (tels certains gestes et diverses activités buccales) appartiennent, selon Winnicott, au domaine de l’illusion et du jeu. La mère doit entretenir cette phase d’illusion avant que survienne la désillusion, source de frustrations que l’objet transitionnel permet de surmonter. Cette notion d’objet transitionnel permet de concevoir une « réalité partagée », une zone du psychique qui inclut réalité interne et externe. C’est un phénomène essentiel pour l’activité illusion-désillusion, permettant une acceptation progressive de la réalité externe, une séparation entre « self » et « non-self », et le développement de la créativité.

En quoi l’enfant de la médiation est-il « objet transitionnel « ?

La conjugalité favorise aussi l’oscillation entre dépendance et indépendance, différenciation et indifférenciation. Dans la mesure où l’objet amoureux n’est ni réalité ni fantasme, il est « transitionnel »20.
C’est par un abus de langage que nous employons dans cet article, le concept d’ « objet transitionnel » à propos de l’enfant tel qu’il est mis en scène par le « couple parental » au cours du processus de médiation familiale. Loin de nous l’idée de comparer l’enfant à un simple objet matériel . Mais il nous a semblé intéressant d’élargir à l’enfant le concept d’ « objet transitionnel », en raison du caractère transitionnel de l’objet amoureux, afin de faire un parallèle entre la séparation du nourrisson et de sa mère grâce à la « médiation » de cet objet primordial et la séparation du « groupe-couple » appuyée sur l’enfant en tant qu’objet médiateur dans un espace de parole habilité à cet effet.
De même que l’objet transitionnel est progressivement désinvesti par l’enfant à mesure qu’il accède à la culture et à l’intériorisation de la réalité externe, de même l’enfant, tel qu’il est investi en médiation en tant « qu’objet transitionnel », va être « désinvesti » à mesure que le processus progresse, que le conflit conjugal réoccupe le devant de la scène, et que le travail de « (re)parentalisation » et d’individualisation s’effectue.
Ainsi, l’enfant devient l’objet grâce auquel s’effectue le « travail de deuil » du groupe-couple, l’homme et la femme étant engagés dans un processus de séparation, au service d’un vrai travail individuel d’assimilation psychique et d’un processus de symbolisation conforme au « principe de réalité ». En quelque sorte, l’enfant est un auxiliaire des processus de symbolisation, car il représente le « prolongement » de ses parents et leur permet d’externaliser leur conflit.
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20. F. Feres-Carneiro, A.Seixas Magalhaes, Retour de la conjugalité sur la subjectivité des partenaires : une question pour la clinique psychanalytique du couple. Etats Généraux de la psychanalyse, Paris, Sorbonne, 8-11 / 07/2000, www.psychanalyse.refer.org

LA MEDIATION FAMILIALE COMME « ESPACE TRANSITIONNEL »

L ‘espace de la médiation familiale est d’abord un espace de parole

La distribution de la parole est un acte essentiel, privilège du médiateur familial.Chacun a le droit de dire ce qu’il ressent et ce qu’il imagine, en respectant la parole de l’autre. L’instauration du cadre suppose que la censure habituelle soit levée, sous la caution protectrice du médiateur. Mais cette « règle de liberté » n’oblige personne à dire ce qu’il pense. Chacun a le droit de préserver ses secrets personnels et son espace intérieur. C’est le paradoxe de la liberté d’expression !
Tout l’art du médiateur familial consiste à favoriser la circulation équilibrée de la parole, aussi bien, pour reprendre l’expression de Jean-G. Lemaire, « dans sa fonction locutoire qu’illocutoire, aussi bien dans son contenu manifeste que dans son contenu latent (dans le registre du discours, celui du groupe et celui de chacun). L’acte locutoire fournit un contenu informatif. L’acte illocutoire permet au locuteur de se définir par rapport à son allocutaire autant qu’à son énoncé…exprimant quelque chose d’essentiel de sa relation à son compagnon et, en général, une chose implicite, inanalysée, dans laquelle les partenaires se perdent, se répètent, s’agressent, sans progrès »21.
En s’adressant à l’autre, le locuteur exprime aussi quelque chose au médiateur familial qui doit s’intéresser à cet acte illocutoire et à la fonction du discours. « Mais, il faut d’abord en passer par l’illusion groupale et par les zones indifférenciées de la psyché commune »22.
L’illusion groupale s’entend, au sens winnicottien, « d’une expérience transitionnelle, indispensable mais transitoire, d’une coïncidence entre les attentes de chacun et les réponses des autres et du groupe ». La médiation familiale permet ainsi à chacun des membres du groupe de s’inscrire dans l’ordre symbolique et la loi humaine, celle de sa place dans la suite des générations, dans sa lignée respective, paternelle ou maternelle, assumant son identité sexuée. Il aura fallu renoncer à la réalisation directe de buts pulsionnels qui alimentent les conflits et « pervertissent » l’équilibre relationnel familial. Le cadre, sous-tendu par les relations intertransférentielles, favorise donc l’expression des contenus verbaux, explicites et implicites, manifestes ou latents. Les expressions non verbales, les rituels, les gestes, apportent une tonalité à laquelle le médiateur doit être particulièrement sensible s’il veut leur donner du sens et favoriser la clarification de ce qui est dit et de ce qui se joue.
La règle d’abstention, si catégorique en thérapie de couple, prend donc en médiation une forme paradoxale. Le médiateur permet l’expression des conflits, reflet des processus inconscients de chacun, sans jamais oublier la réalité et l’inscription de la parole dite dans des écrits qui formaliseront l’avancée de la négociation, parallèlement aux progrès du processus et à l’élaboration psychique des partenaires.
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21. J.-G. Lemaire, Les mots du couple, psychothérapies psychanalytiques en couple, Paris, Payot/Rivages, 1998. 22. Entretien avec René Kaës, Synapse n° 176, mai 2001. En médiation, le médiateur familial est donc à l’écoute de la dimension affective et psychologique des conflits exprimés. Les processus inconscients sont présents, s’expriment, mais ne prêtent pas à interprétation. C’est pourquoi, la médiation familiale est un « espace transitionnel » où les affects se canalisent dans une parole, ce qui lui confère une dimension thérapeutique mais elle ne comporte pas de processus interprétatif.
Cet espace s’articule entre le vécu interne et fantasmatique d’une part et la réalité extérieure d’autre part, car le médiateur familial doit aider les parents à poursuivre à trouver des accords, dans un contexte judiciaire et social donné. Il peut donc devenir un espace de « jeu », où la créativité de chacun va se déployer, un lieu de « création » d’objets qui émergeront de la réflexion des protagonistes une fois les tensions surmontées, et qui se formaliseront dans la rédaction d’écrits. Lors de la médiation familiale, il est donc toujours placé à l’articulation de l’affectif et de la réalité, dont l’omniprésence colore et induit l’ensemble du processus.
On ne peut mettre, en effet, entre parenthèses les problèmes concrets qui préoccupent les parents. Ils serviront de points d’appuis aux séances. L’objectif final reste la rédaction d’un protocole d’accord, pouvant être homologué par le magistrat. Toute la finesse du travail de médiation familiale est de permettre, qu’à l’occasion des discussions sur ces thèmes soient abordés des aspects plus profonds, réveillant l’imaginaire de chacun, enraciné dans l’histoire familiale, personnelle ou conjugale. Chacun des protagonistes peut, volontairement ou pas, tenter « d’utiliser » le médiateur familial pour satisfaire ses besoins propres. Il en résulte des effets transférentiels intenses dont le médiateur familial doit être conscient dans son contre-transfert afin de respecter une écoute symétrique et d’éviter tout jeu d’alliance préjudiciable. La position du médiateur lors de la médiation familiale est déterminante. Il est le garant, par sa fonction contenante (fonction alpha de Bion), de l’élaboration psychique des parents et de la stimulation de leur désir de trouver concrètement, et par eux-mêmes, des solutions négociées. La médiation familiale leur permet de se réapproprier leur rôle de parent, souvent malmené par l’histoire familiale ou l’intervention de tiers, de redonner du sens à leur parole, dans un espace, une durée et un cadre spécifiques.
On peut comparer l’espace de la médiation familiale à « l’espace transitionnel » si bien décrit par D.W. Winnicott à propos du petit enfant , car il accueille l’expression des fantasmes et des affects de chacun dans un « espace psychique commun », intermédiaire entre la réalité psychique interne et la réalité extérieure. « Entre les espaces transitionnels de chacun des membres du couple se constitue une sorte d’espace psychique commun, « groupal », pas toujours facile à délimiter, où quelque chose d’une commune créativité peut se partager. Espace qui n’est ni intérieur à chacun des individus, ni extérieur à la famille, espace proche de l’émotionnalité primitive et déjà riche de représentations mobiles, comme celles des rêveries et des processus primaires susceptibles de se déplacer et de se conduire »23.
Un espace interpsychique intermédiaire, lieu psychique de la mise en commun des fantasmes, se développe, qui appartient à la fois à chacun et au couple, sans empêcher la constitution et la préservation d’un espace individuel, intra-psychique et secret.
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23. J.-G. Lemaire, Les mots du couple, op. cit Cet espace fantasmatique transitionnel s’efface peu à peu, au fil des crises et des conflits conjugaux qui ont favorisé l’agir plutôt que l’élaboration.
La tâche essentielle de la médiation familiale est de favoriser, par le jeu de la circulation de la parole, la recréation de cet espace psychique.
Le climat transférentiel, l’attitude impartiale du médiateur familial, sa position d’écoute équilibrée, sa compréhension de la relation et de ses enjeux, son souci d’entendre les besoins spécifiques de chacun, affectifs ou matériels, favorisent l’élaboration psychique, qui émane essentiellement de ce qui est dit, hic et nunc, et des manifestations non verbales liées au contexte (les « signifiants de démarcation » de Guy Rosolato). Un climat de confiance et d’empathie, propice à l’avancée du processus et au rétablissement de la communication, va s’installer.
On peut dire, pour résumer, que le médiateur familial a une position contenante. Il offre, en effet, à ses interlocuteurs :
- une position d’acceptation positive,
- une attitude empathique, car il perçoit et ressent le vécu de l’autre, sans inquiétude, aidé par le cadre qui favorise une nouvelle circulation fantasmatique et des réaménagements objectaux et narcissiques ;
- une restitution à l’autre, aux autres, de leurs vécus, par la verbalisation et la reformulation ; - un espace psychique d’accueil, qui n’est pas sans rappeler celui d’une image « maternelle » bonne, permettant à la fonction alpha, décrite par W.R. Bion, de s’actualiser et à la dimension transitionnelle de se réinvestir.

L’enfant de la médiation : à la fois un enfant bien réel et un enfant imaginaire

L’enfant, qui a servi de prétexte initial à l’expression de la demande, est le moteur sous-jacent du processus et de l’élaboration qui en découle. Au final, il va être le bénéficiaire du travail accompli : travail de deuil du couple conjugal, travail de reconstruction de la parentalité.
Pour chacun des parents, « l’enfant » est à la fois un être bien réel et un lieu idéal d’identification et de projection, dépositaire de l’imaginaire transgénérationnel des deux lignées familiales et de la psyché commune du « couple parental », dont il exprime certaines facettes tout en en masquant d’autres.
Déjà virtuellement « présent » dans le désir des parents dès leur rencontre amoureuse, l’enfant participe fortement à la mise en place de l’alliance, en devient l’incarnation, mais contribue aussi à sa déconstruction et à la détérioration du processus de collusion dont il a partiellement hérité.
Pour le médiateur familial, il devient une représentation, qui se concrétise au fur et à mesure de l’évolution du discours parental, qui touche sa psyché, qui va à la rencontre de l’image intériorisée de l’enfant qu’il porte en lui.
L’enfant, « objet transitionnel », est donc l’expression d’une rencontre singulière, le point d’articulation de l’objet-groupe formé par les parents et le médiateur, il est ce qui induit entre eux la dynamique transfert/contre-transfert qui va permettre la négociation et l’avancée du processus d’individuation-séparation.
Le projet de cet article est de montrer que la médiation familiale s’appuie sur l’enjeu que représente, pour les parents, l’intérêt de leur enfant. En effet, si l’enfant est le lieu d’expression des conflits, du fait de l’importance affective qu’il a pour chacun de ses parents, de la trace qu’il perpétue de leur couple, il est aussi porteur de la nécessité dans laquelle ils sont de dépasser ces positions conflictuelles pour assumer leur statut de père et de mère devant exercer en commun leur autorité parentale.

La médiation familiale est un lieu où le conflit peut s’exprimer. Le médiateur familial ne tente ni de le contourner, ni de le censurer. Il sait reconnaître la souffrance des protagonistes, être apaisant et leur permet d’aller au bout de leurs argumentations, reformulant le discours pour en clarifier la teneur, afin que soit bien entendu par l’autre ce qu’il a voulu exprimer, dans le souci constant d’être à l’écoute équilibrée de leurs besoins manifestes et latents. La médiation familiale canalise les échanges, modère l’agressivité, rappelle les règles et le respect que chacun doit à l’autre, rétablit la vérité si besoin est. Le médiateur familial soutient l’un ou l’autre au moment opportun, sans jamais être ni complice, ni faire alliance avec celui qui pourrait être fragilisé par la situation du moment.
En un mot, elle sait trouver un équilibre subtil entre une d’écoute compréhensive et une position ferme et tranchée et offrir un cadre contenant qui structure le déroulement du processus.
Par sa patience, sa capacité à supporter la violence du conflit et à l’utiliser de manière positive, sa volonté d’aborder certaines thèmes essentiels de l’exercice de l’autorité parentale, elle permet aux parents de reprendre un dialogue interrompu depuis longtemps, en raison de la séparation, des positions figées de chacun, de leur évolution personnelle et des malentendus liés à leur histoire. Peu à peu, ils retrouvent de l’ estime l’un pour l’autre, leur haine se tarit, les blessures du passé cicatrisent, la volonté de détruire (se détruire et détruire l’autre) fait place au désir de construire quelque chose de positif pour l’avenir de leur enfant. L’échec du couple est sublimé. Chacun peut ainsi se réinscrire symboliquement dans sa fonction de parent.
Parler des enfants constitue donc un « thème » fédérateur qui permet aux parents de faire ressortir ce qu’ils ont d’important en commun, à travers l’amour et l’intérêt que chacun leur porte.
L’abord des valeurs parentales a donc une signification stratégique. Supports d’identifications et de projections positives, les enfants redonnent aux deux conjoints leur place de parents qu’ils ont été, qu’ils sont et seront encore à l’avenir.

« L’enfant-symptôme »

Le symptôme d’un enfant est un compromis, passager ou durable, nécessaire à un moment donné, issu directement d’un conflit lors de la vie de couple, traduisant sa souffrance et ses dysfonctionnements dans ses rapports avec le monde, sa famille, l’école, la langue, la santé… Il « témoigne d’une impasse dans ce nouage particulier des pulsions avec les symboles et les images qui constituent les identifications du sujet 26 ». C’est le signal d’alarme qui doit alerter sur le fait que le temps de l’enfance n’est plus respecté, que la dynamique interne de l’enfant, aussi bien dans son rapport avec ses objets internes qu’avec sa famille et le social, est profondément perturbée.
On ne peut abolir la souffrance inhérente aux deuils, aux séparations, aux maladies et aux accidents de la vie, mais on peut offrir au moment opportun à l’enfant en souffrance, un espace et un appui qui lui permettront de parler de ce qui l’anime et d’élaborer les réponses qui lui sont propres afin de retrouver sa vraie place.
La médiation familiale est l’un des lieux où cette parole est rendue possible, indirectement ,le plus souvent à travers la parole des parents, grâce à la restitution qui lui en est faite après que le conflit parental a été évacué. Contrairement à ce qui se passe en psychothérapie d’enfant, l’enfant n’est pas le sujet du discours. Il occupe une position d’ « objet », « virtuelle », fantasmatique, « transitionnelle ». Il est présent dans l’esprit des parents, objet-reliquat de leur amour passé et des projections issues de leur histoire intergénérationnelle. Le médiateur familial recueille ces images et ces représentations que, nécessairement, il intériorise et qui vont le faire participer, dans la dynamique du transfert/contre-transfert, à la construction d’un « fantasme » d’enfant, celui qui est parlé dans le cadre de l’ « objet-groupe » qu’il constitue avec les parents.
La médiation familiale va permettre l’expression du conflit et de la haine. Mais, en même temps, le fait d’aborder le thème des enfants, dont chacun des parents se soucie avec force mais selon une approche différente, constitue un élément fédérateur qui va déplacer le conflit, faire que les non-dits soient levés, que la parole échangée aboutisse à une symbolisation qui s’inscrive dans la réalité et le social (rédaction du protocole d’accord).
C’est dans ce sens que l’enfant aura été, au cours de la médiation familiale, l’ »objet transitionnel », favorisant la déliaison du couple conjugal, réinscrivant chacun de ses parents dans une parentalité débarrassée de ses oripeaux conjugaux.
La médiation familiale aura du même coup permis à l’un et à l’autre des parents de restaurer une image positive, aussi bien de lui que de l’autre, image qui a été détériorée par des années de rancune, de vengeances, d’incompréhension et d’incommunicabilité.
Ce que des années de litige ont empêché, quelques entretiens denses, répartis sur plusieurs mois, l’auront permis, grâce à une maturation progressive, une appropriation du processus, et une élaboration en plusieurs étapes (théorie des petits pas), qui se conclura par la rédaction d’un protocole d’accord. « La hache de guerre » est enterrée. Chacun va pouvoir vivre sa nouvelle vie, se reconstruire et offrir à ses enfants des lendemains dépassionnés et un espace où ils seront enfin autorisés à aimer et à être libres.
Les effets « thérapeutiques » de la médiation familiale sont donc indéniables.

CONCLUSION

Le médiateur familial doit permettre au conflit qui a placé l’enfant en position d’ »otage » ou de « symptôme » de se dire. Il favorise ainsi la circulation de l’énergie captive du symptôme, le déplace sur le cadre spatio-temporel des séances et la relation transférentielle sur sa propre personne. Des effets signifiants en découlent, auxquels il doit se confronter.
De sa capacité à supporter les affects et l’agressivité, à contenir l’angoisse, à « être un appui auquel s’adosseront les acteurs afin de reprendre des forces et mobiliser leurs propres ressources 27 «, à étayer le processus, à faire preuve de créativité et à la stimuler chez ses interlocuteurs , dépendront la sortie de l’impasse et la possibilité d’un climat propice à la négociation.
Dès lors que le conflit conjugal aura été parlé, l’enfant en sera dégagé et il n’en sera plus l’objet exclusif.
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27. C. Denis, La médiation et le conflit dans la famille, Toulouse, érè, coll. 3Trajets », 2001. Si nous insistons sur la fonction d’ »objet transitionnel » de l’enfant, c’est parce que la médiation familiale favorise un mouvement contradictoire de cristallisation et de déliaison qui s’appuie sur l’enfant, du fait des nécessités de l’exercice en commun de l’autorité parentale Paradoxalement, c’est parce que la médiation familiale permet au « couple parental » de sortir du conflit où il a placé l’enfant et parce que celui-ci perd sa fonction d’enjeu affectif que des solutions concrètes peuvent facilement se mettre en place.
Le processus de médiation familiale est donc de permettre aux parents de trouver des modalités d’accord, non pas en se focalisant d’emblée sur un thème, mais en faisant émerger, au-delà des plaintes et des demandes explicites, les souffrances, les non-dits, les besoins implicites de chacun, souvent enfouis et masqués par une longue histoire contentieuse à laquelle ont parfois participé « involontairement » les intervenants sociaux et judiciaires.
L ‘art du médiateur familial est d’en être l’acteur actif et contenant.


Alice de Lara                                                                  Pierre de Lara

Conseiller Conjugal et Familial AFCCC                          Psychiatre

Médiateur familial, APME Médiation                                Psychothérapeute

Spécialiste de la Thérapie de Couple                             Psychanalyste

Autres articles :

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BIBLIOGRAPHIE

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Résumé

La médiation familiale s’appuie sur l’enjeu que représente pour les parents l’intérêt de leur enfant. Dans un divorce, du fait de l’importance affective qu’il a pour chacun de ses parents, de la trace qu’il perpétue de leur couple et de la nécessité dans laquelle ils sont d’exercer en commun l’autorité parentale, l’enfant est à la fois enjeu et support d’expression des conflits. La médiation familiale est un espace ouvert et contenant, « un espace transitionnel », qui permet de transformer les affects et les émotions issus du conflit en pensées et en paroles, d’aboutir à une modification profonde du mode de relation et de sortir de la logique contentieuse.


Mots - Clés

Coparentalité. Fonction alpha (de Bion). Appareil psychique groupal. Objet transitionnel. Espace transitionnel. Enfant « otage ». Enfant - symptôme. Protocole d’accord - Médiation familiale